La table ronde co-organisée par le SNAC & la SRF – Société des Réalisateurs de Films – intitulée “Liberté de Création, censure et autocensure, enjeux et réalités” s’est déroulée le lundi 18 mai sur le Pavillon de la Région PACA, au festival de Cannes. En attendant la captation complète qui sera disponible courant juin, voici quelques extraits des échanges remis en forme.

Les représentants de la Commission de Classification des œuvres cinématographiques du Centre National de la Cinématographie, du SPI – Syndicat des Producteurs Indépendants –  et de l’Observatoire de la Liberté de Création ont présenté un état des lieux d’autant plus intéressant qu’il intervenait un peu plus de 4 mois après l’attentat à Charlie Hebdo et dans un contexte où le droit au blasphème est à nouveau discuté un peu partout dans le monde.

CNC-JeanFrancoisMarie-sq197Jean François Mary – Président de la commission de la classification des oeuvres du CNC a présenté les missions de la commission et son mode de fonctionnement, et la composition de son collège composé de 28 membres.
Voir la page sur le site du CNC – Voir la brochure pdf sur la commission

La commission doit appliquer des textes qui limitent l’accès aux salles en fonction de catégories d’âge, en fonctions de critères, dans le but de la protection des mineurs et d’éviter l’atteinte à la dignité humaine – cas rarissimes car je n’ai pas mémoire du dernier film ayant pu rentrer dans ce cadre. Il pourrait par exemple s’agir de films révisionnistes. Pendant longtemps, le motif d’interdiction était “le trouble à l’ordre public” ce qui donné lieu à des cas de “censure”. Aujourd’hui, les textes ont restreint le cadre de cette police – car c’est une police – à la protection des mineurs : violence et pornographie. A part le film de Jacques Rivette, “La religieuse”, je n’ai pas mémoire d’interdiction de film pour cette raison (Lire plus sur l’affaire en pdf) (JFM)

cannes-TR-Libertecreation1En effet, En France, l’exploitation et la représentation publique d’un film sont soumises, en
application de l’article L. 211.1 du code du cinéma et de l’image animée, à l’obtention d’un visa délivré préalablement par le ministre de la culture, après avis de la Commission de classification des oeuvres cinématographiques.

L’objectif de ce dispositif est de préserver les enfants et les adolescents des effets indésirables que peuvent avoir sur leur personnalité ou leur développement psychologique les images ou les messages contenus de certaines productions.

La question des tranches d’âge peut être discutée : à quel âge est-on mature ? Bien-sûr, la classification entraîne des conséquences sur la diffusion tv, certains films violents ne pouvant alors être diffusés à certaines heures, mais tout ce qui relève des considérations commerciales n’est pas de notre ressort. (JFM)

La Commission visionne toutes les oeuvres intégralement ainsi que leur bandes-annonces avant leur sortie, et elle émet un avis après un débat. Soit le film est classé d’office « tous publics » ou bien il peut être frappé d’une interdiction à une catégorie d’âge (moins de douze ans, moins de seize ans, moins de dix-huit ans). Cet avis est transmis au ministre de la Culture qui délivre le visa et suit toujours l’avis de la commission.

A titre personnel, je ne suis pas toujours dans la majorité de la commission, j’essaye de tenir un équilibre. Mon message à la commission c’est toujours la prudence. (JFM)

OLC-IsabelleParionIsabelle Parion, ancienne membre de la commission, est maintenant présidente de l’observatoire de la liberté de création. Elle présente cette organisation…
Voir site web

 

Nous ne sommes pas un contre poids par rapport à la commission, c’est un groupe de travail de la ligue des droits de l’homme. Mais les formes de censures ou de restrictions imposées aux œuvres et aux artistes ne cessent de se multiplier, et elles empêchent le public de profiter de certaines formes d’arts tout en portant atteinte au débat et à la faculté critique de chacun. La censure vient souvent de gens qui a priori jugent l’oeuvre sans même l’avoir vue. On a de plus en plus de cas depuis janvier, une censure de précaution : des commissaires d’exposition qui devraient être des médiateurs, se transforment en censeurs en supprimant des oeuvres, suite à des pressions de groupes religieux.

La notion de la “liberté de création” qui est la notre a été reprise dans un certain nombre de jugements et plus récemment dans la loi, c’est une victoire. Il faut rappeler que le point de vue d’un personnage n’est pas forcément le point de vue de l’auteur, c’est ce qu’on appelle “l’exemption de fiction”

 

REAL-YvesBoisset-sqYves Boisset est un réalisateur prolixe.
Il a tourné 51 films à ce jour, dont 35 ont été frappés par des mesure de restriction par la Commission ou des coupes imposées directement par les ministères. Il était donc logique pour lui de participer à la table ronde…

Mon film “Dupond Lajoie” embarrassait la censure car il n’était pas tendre pour la police et la justice, le sujet était le racisme ordinaire. Le Groupe Charles Martel avait attaqué le tournage à la grenade et avait tiré sur l’un des comédiens du film… La commission avait donné une interdiction -16 sous prétexte de violence et pornographie… Je pense que les censeurs sont malsains car on m’a reproché des plans du sexe d’Isabelle Huppert qui n’étaient pas dans le film ! Dans la scène de la ratonnade, je n’ai jamais tourné le plan d’une tête qui explose. Alors, nous avons représenté la même copie, faussement coupée aux endroits incriminés, et ils l’ont approuvé avec une classification -13 ! Mais la vraie censure, c’est la censure économique : si vous avez un film dérangeant, critique par rapport aux institutions : pas d’argent.

 

REA-REZA-SERKANIAN-sqLe cinéaste Reza Serkanian a subi la censure de son film avant même la sortie en salle, dans son pays, l’Iran.
http://www.serkanian.com/

 

Quand un film est censuré au moment de sa sortie, le film est fait, ce qui est plus dangereux, c’est la censure avant, dès l’écriture. J’ai un film à mon actif, par rapport à Yves Boisset, il m’en reste donc encore 50 à faire ! Mais combien en ferai-je vraiment ? Nous devons déranger, foutre le bordel, c’est le but de ma génération, ce devrait être le but de la jeunesse. Mais la fraîcheur des débuts laisse place au doute : faut-il continuer comme ça ? Tous ces films jamais sortis, cette énergie perdue ? On commence alors à réfléchir autrement quand on veut le financer correctement, les prods, les amis, deviennent alors consciemment ou non la voix de la raison, c’est à dire le cadre que le système impose. Il faut que ça puisse être diffusé par les chaînes, alors c’est le début de l’autocensure.

camilleverryProgrammatrice aux Films du Losange, Camille Verry a subi aussi la censure avec les films de Lars Von Trier.
Voir à ce sujet un article sur InaGlobal de Marc Le Roy

 

En 2009 et Antichrist et sur Nimphomaniac, nous avons eu des problèmes avec des organismes qui défendent les valeurs judéo-chrétiennes. Le ministère de la culture n’a pas désavoué la commission, ce qui a eu assez peu de conséquence sur ces films au public adulte. Nimphomaniac était en 2 parties : il y a eu une requête en référé pour la révision de la décision de la commission en prétextant une erreur de jugement. Quand le film est interdit aux moins de 18 ans, les circuits commerciaux sont bcp plus frileux et cela complique la vie économique du film.

pierreforettePierre Forette membre de la commission, producteur, représentant du SPI.
Une censure de son premier film produit (La Squale) l’a motivé à entrer dans la commission de classification des oeuvres pour en comprendre le fonctionnement.

 

Pas une seule minute nous avions envisagé la censure alors que le film s’adressait à un jeune public sur le sujet des tournantes. UGC et M6 étaient coproducteurs et sur un premier film, on ne pourrait plus le faire aujourd’hui ! Mais les contrats de diffusion et des sofica avaient une clause spéciale : le contrat tombait si le film était interdit aux moins de 16. Or cette sanction signifiait pour nous le dépôt de bilan et la fin de film. On envoie donc le film à Catherine Tasca sur les conseils de Jack Lang, mais l’affaire “Baise Moi” de Virginie Despentes venait d’avoir lieu et cela a changé la donne. Le film a du repasser en commission plutôt que d’être immédiatement confirmé par la ministre, mais à une voix près, c’est passé.

Pierre Forette tire aussi les enseignements de son entrée dans la commission :

Si les films sont trop violent on sait que ça va poser problème pour le financement. Cela a une conséquence concrète sur notre cinéma et c’est peut-être ce qui explique que le public sent un manque d’audace, une différence entre le cinéma US et le cinéma français. Aujourd’hui dans ma société, si on avait un scénario qui posait problème, on se demanderait si cela va a une chance de passer en commission. Pour en faire partie, je suis qu’à chaque réunion, la commission n’est pas la même, selon les soirs, certaines sont plus ou moins dures. Et puis c’est un peu comme dans le film “12 hommes en colère” ! Il y a une grande incertitude à chaque fois. Un thème peut suffire à provoquer la saisie de la commission. Je trouve qu’il y a un durcissement de l’interdiction sur les films, par exemple le film de Sergio Leone non interdit à sa sortie, ressort avec 20mn qui pourtant ne sont en rien problématiques… Mais le film ressort interdit aux -12 ans pour la violence qui n’avait choqué personne auparvant. Finalement, les bonnes moeurs est un terme qui a évolué de nos jours, les choses étaient plus claires à une époque, aujourd’hui les idées politiques sont brouillées.

Dans le public, un représentant de l’ARP à la commission explique qu’il y a deux camps dans la commission : celui des professionnels du cinéma et celui des protecteurs de l’enfance, et que ce dernier vote de façon unanime quelque soit le débat… Il note aussi l’absentéisme dans le camp des gens de cinéma à la commission, ce qui n’est pas un gage d’équilibre dans les décisions…

Le débat s’est ensuite poursuivi avec les questions du public.

La captation vidéo de la table ronde sera disponible dans le courant du mois de Juin sur ce site.

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