A la suite d’une table ronde des Journées de la création organisées par la Sacem à Lyon, les 28 et 29 juin 2018, Simone Douek, présidente d’honneur du Snac, membre du groupement Radio, s’interroge sur les algorythmes…

« Simone il vous les faut ! »

Sur mon smartphone ou sur mon ordinateur me parviennent ces messages pressants pour me convaincre d’acheter quelques CD ou quelques livres. Évidemmment ces CD correspondent à mes goûts musicaux, puisqu’il ressemblent au dernier CD que j’ai acheté ; quant aux livres, ils pourraient (mais c’est vraiment à discuter) satisfaire mes appétits de littérature.

Vais-je succomber à la proposition ?

Non, et d’ailleurs je n’ai pas besoin de résister, car je ne « consomme » pas les livres ni les CD. Ces propositions-injonctions, fabriquées par des algorithmes, révèlent l’enjeu majeur de la distinction entre biens culturels et biens de consommation.

Cette question a été précisément soulevée par l’une des tables rondes intitulée « La diversité culturelle en ligne, à la merci des algorithmes de recommandation ? » pendant les Journées de la création organisées par la Sacem les 28 et 29 juin derniers : peut-on vraiment compter sur les algorithmes pour défendre la diversité culturelle ?

Pourquoi cette motion de défiance ? Et à vrai dire pourquoi s’affolerait-t-on en entendant le mot « algorithme », outil et démon responsable de toutes nos aliénations sur internet ?

Car si on se rappelle que le mot date du IXe siècle de notre ère, que la notion a été inventée par Al Khwarismi, mathématicien persan, qui lui a donné son nom (Algoritmi étant une latinisation de son nom), et que sa découverte consiste en une série de procédures pour aider au calcul, pourquoi se révolter contre la science, qui apporte progrès et facilités ? Un exemple positif de l’utilisation de l’algorithme a été donné pendant la discussion, celui des règles fondamentales des constitutions : dans une constitution sont inscrites des règles qui serviront de base au « calcul » des situations qui se présentent dans une société donnée.

Mais pour nous – et pour les interlocuteurs de la journée – se pose la question suivante : en ce qui concerne les œuvres et les biens culturels, l’opération est autrement complexe, et on s’en rend vite compte.

Selon Pierre-Jean Benghozi, économiste, le système des algorithmes voulait reposer sur une économie de la longue traîne. (Cette expression, inventée par le rédacteur en chef du magazine Wired, Chris Anderson, avance l’idée qu’on peut trouver sur internet un catalogue illimité d’œuvres, contrairement à l’espace limité d’une librairie. Dans cette logique, la diversité de la création dans son ensemble s’offre aux internautes, en dehors des best sellers, et la multiplication des offres finit par apporter plus de profit que la seule vente des best sellers).

Ainsi, expliquait Pierre-Jean Benghozi, l’objectif était de recommander une diversité d’œuvres sur les plates-formes, ce qui amplifiait la connaissance et l’appétit de l’internaute pour des œuvres restées dans l’ombre, tout en apportant à l’économie des plates-formes un gain plus important que celui que peut leur procurer la recommandation des best sellers. Mais ce mécanisme n’a pas fonctionné… précisément à cause des algorithmes qui, par leur calcul de définition, excluent les œuvres les moins connues.

En effet, poursuit Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, les algorithmes reposent sur une succession de données, dont les internautes sont eux-mêmes la source, ce qui fausse tout, puisque les informations qu’ils délivrent leur ressemblent et ne viennent pas d’ailleurs. D’où cette impression, et cette réalité, de tourner en rond : le piège se referme sur nous, d’autant que le levier de ces algorithmes de recommandation est bien à chercher du côté de gros intérêts économiques.

Françoise Paquienséguy confirme : cette « métrique » qui formate les données en une moyenne crée des « bulles d’enfermement » construites à partir de nos données. Mais elle souligne par là-même un paradoxe.

D’une part l’internaute est conscient d’être pris dans un processus ; fidèle, il laisse des traces sur les sites qui à leur tour calculent des algorithmes prédictifs en adéquation avec ses données ; et c’est d’ailleurs ainsi, rappelle-t-elle, que se construit la culture légitime (le livre qu’on doit avoir lu, le film qu’on doit avoir vu, etc.), système amplifié à l’échelle de l’industrialisation ; peut-on arriver, dans ces conditions, à parler de diversité culturelle ?

D’autre part cette puissance du chiffre est telle qu’elle devient une habitude de vie. Les outils numériques nous facilitent le quotidien en nous donnant par exemple des horaires de bus ou de métro ; on les considère comme un progrès, ce qui érode la vigilance, et les internautes finissent par manquer de vigilance à propos de toutes les informations qui leur parviennent.

Or le profit des plates-formes, poursuit Françoise Paquienséguy, fonctionne sur un seul et même modèle économique, qu’il s’agisse de biens culturels ou de biens de consommation, d’œuvres ou de services. Dans cette confusion, où domine la logique du « tout gratuit », du « tout tout de suite », les économies spécifiques à des secteurs particuliers, comme celui du cinéma ou du livre par exemple, sont laminées. Les modèles économiques de la culture étaient adaptés à leur domaine, ce n’est plus le cas ; les mêmes procédures fonctionnent pour toutes les chaînes de production, il n’y a plus de différence entre une place de théâtre et un billet de train, entre n’importe quelle information et une œuvre de l’esprit. D’où, à nouveau, l’impossible distinction entre biens de consommation et biens culturels.

Cette distinction nette est pourtant nécessaire lorsque l’on parle des « contenus » véhiculés sur la toile. Un « contenu » recouvre n’importe quelle information, s’appliquant à tout domaine, mais une œuvre n’est pas un contenu ! Cette question est centrale dans l’approche des formatages algorithmiques. Car la proposition de l’algorithme banalise la création, elle l’apparente à un registre qui n’a rien à voir avec elle. Et la banalisation est l’obscurcissement du savoir, l’organisation de l’ignorance.

Il ne faut pas oublier que ce sont précisément les plates-formes qui font les choix d’origine et fabriquent les propositions. « Un algorithme n’est jamais neutre. Il est le résultat du travail et de la pensée des hommes qui l’ont créé », écrivait Philippe Escande dans Le Monde Éco&Entreprise du 25 septembre 2018. Car qui veut tirer profit de ce système ? Ce sont bien les plates-formes qui, peut-on supposer, ne choisissent ni en fonction des créateurs ni en fonction de l’intérêt public, mais de leur seul intérêt économique.

C’est le marché, et non la technologie, notait Jérôme Payette, qui met en concurrence les intérêts privés et les intérêts publics. Et si on voulait privilégier une véritable proposition de diversité des œuvres, dit-il encore, ne pourrait-on pas imaginer, dans un esprit de transparence des outils et des plates- formes, que des contrats soient passés entre créateurs et plates formes ? Mais le profit seul semble mener la course.

C’est ce que remarque Jean-Gabriel Ganascia : « la ressource rare est l’attention », dit-il, l’attention que l’on peut capter des internautes. Comment, dès lors, peut-on valoriser les prescriptions ? Comment peut-on aider à choisir ? Il faudrait que les technologies ne soient pas utilisées pour l’uniformisation des choix.

Quelles solutions envisager ? Introduire des quotas comme à la radio ? comme le suggère Jérôme Payette. S’intéresser plutôt aux résultats des algorithmes, chercher leurs indices de réceptivité ? Demander au CSA de réguler et d’avoir des exigences minimales d’offres auprès des plates-formes ?

Des questions et des enjeux, qui nous mènent une fois de plus à prendre conscience de la difficile gestion de l’internet face à l’accès aux œuvres, de la situation complexe des internautes face à leurs choix, et des chances hasardeuses des créateurs face à ceux qui les promeuvent ou les dévorent.

Participaient à la table ronde :
Pierre-Jean Benghozi, économiste, spécialisé dans les industries culturelles et créatives et le numérique, professeur à l’École polytechnique ;
Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’université Pierre et Marie Curie ;
Jérôme Payette, trésorier de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles (Canada) et directeur général de l’Association des professionnels de l’édition musicale ;
Françoise Paquienséguy, chercheuse et professeure, Institut d’études politiques de Lyon.

 

 

Photo : B. Dumeige

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