Bulletin des Auteurs – Êtes-vous en alerte face à l’IA ?

Marine Tumelaire – Je préfère dire que je suis attentive vis-à-vis de l’Intelligence artificielle, car plusieurs points posent problème quant au respect du droit d’auteur. Il faudrait que les pouvoirs publics communiquent plus sur la question, car on se sent seul. L’IA est un outil comme un autre, mais son utilisation doit être encadrée. Elle est aux mains de grandes entreprises, américaines pour la plupart, qui la nourrissent du travail et de la réflexion d’artistes de chair et d’os. Cette entité va ensuite générer des images qui vont enrichir l’entreprise qui l’a construite. Les artistes n’ont pas donné leur accord en amont pour que leurs œuvres soient utilisées. Ils n’ont reçu aucune rémunération en contrepartie. Au final, à qui appartient l’œuvre réalisée grâce à l’IA ?

Même si un artiste crée une image à partir de l’IA, à qui appartient l’œuvre qu’il a ainsi créée ? Si une maison d’édition crée une image grâce à l’IA, à qui appartient l’exploitation des droits ? Selon les créateurs de MidJourney, l’image générée leur appartient. Et surtout qu’en est-il des artistes qui ont été utilisés à la source ? Qu’en est-il de la propriété intellectuelle ? On ne peut pas faire comme si il n’y avait pas de question.

B. A. – Le morcellement et le mélange des sources n’empêchent-il pas l’exercice du droit d’auteur ?

M. T. – Un accord préalable semblable aux traitements des données commerciales sur internet peut être appliqué. L’opt-out pour être en dehors du système et l’opt-in si l’on est d’accord avec une exploitation. Une rémunération des artistes auteurs doit être ensuite exigée. Il faut étudier comment cette rémunération pourrait être appliquée. Mais l’artiste doit avoir la possibilité de refuser, en amont, que son œuvre, son travail de toute une vie, soit utilisée.

Actuellement, les gens du métier peuvent distinguer ce qui est issu de l’Intelligence artificielle. Peut-être bientôt ne pourra-t-on plus faire la différence entre IA et un travail d’un ou une autrice. Le grand public ne peut déjà pas faire cette distinction du tout.

Les lecteurs doivent être informés si ce qu’ils achètent est un produit issu de l’Intelligence artificielle ou de l’œuvre originale d’un·e artiste. Le nom des artistes est présent sur les créations. Il doit en être de même pour une réalisation avec IA. C’est de la transparence et cela peut relever aussi d’un achat militant pour le public.

Nous devons alerter sur le risque de perdre un savoir-faire. Le savoir-faire est l’alliance de la main et de l’esprit. Un artiste apprend, réfléchit, comprend les connotations de l’image, et se perfectionne tout au long de sa carrière. L’IA génère des images sans réflexion, sans jamais rien créer de nouveau, puisque toujours à partir d’œuvres qui lui préexistent. Dans les écoles d’art, nous essayons que chaque élève développe son art avec sa propre identité, sa propre écriture graphique. L’IA est un beau jouet facile à utiliser qui pour l’instant génère des images assez semblables. Le fait de sa simplicité d’utilisation peut amener les entreprises à ne passer que par elle. Cela pourrait appauvrir le savoir-faire et donc la culture, c’est envisageable.

B. A.  – N’existe-t-il aucune régulation ?

M. T.  – On a l’impression que c’est ouvert aux quatre vents, que les entreprises d’IA font ce qu’elles veulent. L’Intelligence artificielle est déjà là, elle fonctionne, et nous courons derrière en essayant de nous organiser pour nous protéger. Elle risque de nous échapper totalement dans des mesures incroyables.

Ce n’est pas normal. On ne peut pas imposer un schéma d’exploitation sans concertation avec les principaux concernés. Les auteurs et leurs organisations professionnelles partagent leurs inquiétudes sur les réseaux sociaux, il faut continuer pour que cela soit entendu, seule une intervention de l’État pourrait réguler. Heureusement les artistes du monde entier se mobilisent, et chaque jour le sujet avance et de nouvelles mobilisations sont constatées.

Il y a un projet européen de régulation qui est en préparation, l’« IA Act ». Nous en saurons plus fin 2023 début 2024 apparemment…

Ce que je pourrais conseiller aux jeunes auteurs·trices, ce serait de ne plus partager sans précaution leurs travaux sur Internet. Par exemple et depuis des années, je fais toujours des photos de mon travail, très rarement des post « propres ». L’angle de vue n’est pas droit, il inclut ma table de travail, des ombres et lumières nuancées sur les dessins, dues à la photo. Cela les rend inexploitables pour une impression et certainement pour un générateur d’images. Je partage mes travaux édités toujours en très basse définition au niveau des pixels pour empêcher une quelconque impression hors de mon contrôle. Ainsi on peut tout de même voir ce que je fais. Car les réseaux sociaux sont essentiels pour notre visibilité. Je ne dis pas que procéder ainsi va empêcher le pillage, mais peut-être le ralentir un temps.

B. A.  – Des auteurs utilisent l’Intelligence artificielle.

M. T. – Oui, c’est un outil comme un autre au départ et le choix de l’utiliser est propre à chaque individu. Personnellement je ne l’utilise pas pour mon propre travail. J’ai mes créations, mes propres histoires, c’est la recherche et le perfectionnement personnels qui me passionnent. C’est certainement plaisant de générer des images avec des prompts, mais ça ne fait pas partie de mon process de travail et personnellement je ne tirerais aucun plaisir à travailler de manière professionnelle quand on sait ce que cela engage vis-à-vis du travail des artistes du monde entier. Je ne puis répondre à la place de ceux qui utilisent l’IA. Mais il y a toujours cette question au final : à qui appartient l’image créée grâce à l’IA ? Celles et ceux qui l’utilisent doivent être attentifs à ce que les droits d’exploitation leur appartiennent bien. Mais n’oublions pas les artistes à la source, c’est ça la clef ! Les gens vont s’approprier l’Intelligence artificielle, mais qu’est-ce que cela va devenir, tout est incertain là-dessus.

B. A.  – Vous n’êtes ni pour ni contre l’Intelligence artificielle.

M. T. – Elle est précieuse dans le domaine de la médecine par exemple, des sciences ! C’est une avancée, et n’importe comment elle est déjà présente dans tous les domaines. À mon sens ça ne sert à rien d’être contre, il ne faut pas avoir peur de la technologie, mais notre travail d’artiste auteur doit être pris en considération, on ne doit pas le piller. L’État doit intervenir pour protéger les artistes et la création. À nous aussi de prendre les rênes, de ne pas nous laisser emmener nous ne savons où. L’éthique est peut-être la seule chose que ne nous prendra pas l’IA, chérissons-la.

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Cet entretien a été publié dans le Bulletin des Auteurs n° 155.

Photographie de Marine Tumelaire. Crédit : Francis Dollez.

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