Il y avait les badges rouges (pas d’auteurs pas de livres) et les badges oranges (pas d’auteurs pas de lecteurs). Les auteurs criaient d’une voix forte ces mêmes slogans et serpentaient au milieu des stands en brandissant panneaux et banderoles – effarouchant parfois les préposés à la bonne organisation des tables rondes qui auraient largement préféré que les manifestants énoncent en silence leurs revendications. Il faut dire que la circulation se faisait au milieu d’un public un peu ahuri par de telles manifestations vocales et bruitistes, dans cette méga librairie qu’est le Salon du livre où l’un des axes de réflexion privilégiait cette année le droit d’auteur.

Pour une fois, auteurs et éditeurs se rejoignaient. « Inédit », lisait-on dans la presse. Ce jour-là, les auteurs étaient des travailleurs et criaient leurs revendications sur la voie publique ; aux politiques, certes, mais aussi à leurs lecteurs, en attirant l’attention sur des conditions de travail dont la difficulté n’apparaît pas d’évidence. Voir un auteur au salon, dédicaçant avec le sourire la première page de son nouveau livre, sorte d’idole venue à leur rencontre, est une image qui ne peut plus résister au contexte âpre et dont la fêlure apparaît au grand jour.

Un auteur, ça peut faire grève aussi, ils l’ont bien prouvé à Angoulême en désertant leurs stands. Le personnage original créateur d’une œuvre singulière, premier maillon indispensable à une industrie culturelle prospère qui a un poids reconnu dans le PIB, ne reçoit pas suffisamment de reconnaissance ni de moyens de vivre. Ce personnage qui a un corps veut continuer à écrire avec sa liberté indispensable et des conditions de travail décentes.

Or, il doit se garder de toutes parts. Il s’alarme des droits d’auteur minimes qu’il reçoit des éditeurs ; il s’alarme des réductions drastiques des budgets culturels ; il se débat dans des paradoxes, au milieu de lois qui le fragilisent au lieu de lui permettre de vivre. Assurer à la fois son présent et son avenir devient mission impossible : s’il cotise trop comme on voudrait le lui imposer pour une retraite « florissante » (promet-on), il étrangle son présent.

Le voilà donc reparti en lutte, pour forcer le dialogue, qui s’ouvre enfin… Ce travailleur pauvre vit au rythme de deux temporalités contradictoires : la circulation instantanée d’une œuvre sur le net, qu’on veut gratuite de surcroît, et le temps d’élaboration d’une œuvre. On ne peut pas quantifier et enfermer dans des horaires cadrés une activité qui se lie à l’aspect trop humain de la création.

Qui pense qu’une œuvre poétique ou romanesque naît au rythme du métronome sur une chaîne de fabrication, qu’elle ne met pas une année ou peut-être dix à voir le jour ? Qui dit qu’elle ne vagabonde pas dans les nuits de l’auteur, dans ses rêveries de marcheur, dans ses voyages intérieurs ?

Alors, quand l’auteur voit ressurgir la révision de la directive européenne concernant le droit d’auteur, quand il voit préconiser une révolution radicale dans les pratiques – on pourrait dire les non-pratiques – du droit d’auteur, il s’alarme encore. Mais pourquoi ne prend-il pas confiance ? On lui promet le nirvana sur le net, circulation instantanée de l’œuvre, diffusion assurée, interopérabilité, mais, évidemment, un peu de décence, il ne va quand même pas réclamer d’être payé, alors que sa notoriété sera portée à son apogée et qu’il pourra se flatter d’avoir grandement contribué par sa générosité extrême à ce que tous les internautes accèdent à la Culture.

Mais il le sait bien, ce n’est pas parce que c’est gratuit que les gens seront plus cultivés. Est-ce vraiment l’accès aux œuvres de l’esprit qui pose aujourd’hui problème, ou l’excès d’information disponible sur le net ? Et s’il tombe sur un article disant après analyse qu’au fond le droit d’auteur profite à si peu d’auteurs et en rémunère si peu que ce ne serait pas une grande perte que de le supprimer, puisqu’il ne mettrait que 6000 auteurs et 2100 salariés sur la paille (sic)*, alors il s’alarme encore de ces propositions si radicales et si légères et se demande pourquoi les réflexions marchent ainsi sur la tête.

Il faut encore et toujours expliquer, se dit-il, le combat n’est pas fini.

* Rue 89, 8 avril 2015, par Pierre-Carl Langlais.

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